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Estebann


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  Publié: 2 déc 2007 à 08:54
Modifié:  22 mai 2010 à 14:33 par Tilou8897
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Pain bar

Ce matin là, il avait peur. En se levant, il tremblait, il attrapa un peignoir. C’était aujourd’hui. Il attendait ce jour depuis des mois. Voilà, il fallait la faire, cette putain de liste. « Pourquoi êtes vous jugé ? », « Avez-vous des antécédents judiciaires ? ». Une liste de délits ! quelle blague ! Il avait l’impression, de faire une liste de course. 10h43. Putain, faut se dépêcher, la convocation pour le jugement est à midi.
Daniel Ramirez, 43 ans, avait déjà été jugé 2 fois, 2 fois condamné. La première pour une connerie de jeunesse. Pour se faire un peu d’argent, il achetait quelques plaquettes de teuchi, rue Laëneck, près de Roubaix, surnommé le boulevard du shit. Cette avenue avenante pouvait se vanter de distribuer le stock des caïds de baix-rou juste à côté de l’école nationale de police de Roubaix. Pour 100 g de hash, il s’était pris 150 h de TIG, 6 mois avec sursis et 2000 E d’amende. Ce putain de prêtre-juge l’avait condamné sévèrement!. L'ecclésiastique compensait son maigre pécule de fonctionnaire de Dieu avec son pourcentage sur les jugements, 10 % pour chaque amende infligée, dans les bonnes journées, ça pouvait chiffrer jusqu’à 700 E !
Bon cette putain de liste! « Conduite en état d’ivresse », il s’appliquait pour soigner l’écriture. On ne sait jamais. « Récidive : oui », « sursit : oui » ; il n’avait jamais senti sa main aussi fébrile. Une crise de spasmophilie localisée. Sa main refusait de cocher cette foutue case. Il risquait gros et il le savait. Les barreaux. Le prévenu prévenant apportait un méticuleux soin à ses réponses. Ce juge. C’était vraiment la loterie. Il avait déjà entendu des histoires de jugements hallucinantes. Forcément, ils avaient vendu la justice aux enchères ! Aux enchères ! Autant vendre son âme. Foutus politicards. Le pire c’est que les citoyens de notre belle République n’ont pas moufeté.
Daniel arrivait au métro. Eurotéléport, port commercial en plein Roubaix. « Dire que je vais devoir prendre le métro pendant plusieurs années ! ». Il ruminait sur son histoire. Une histoire à la con. Contrôlé après une soirée trop arrosée pour l’inauguration de Lille 43000. Et puis le basculement, le contrôle à 4h du mat’. Pfffff, quelle connerie ! Il sortit du métro, parcouru quelques dizaines de mètres et arrive devant l’antre de son purgatoire. L’enseigne lumineuse arborait : « Le pain bar ». Bizarre.
Il avait 15 minutes d’avance. Une averse de questions l’assaillit. Les barreaux. Cela l’obsédait depuis son arrestation. Car ce n’était pas la première fois, il s’était déjà fait arrêté pour alcoolémie positive au volant. Un malencontreux concours de malchance. Au retour d’un estaminet belge, une très bonne soirée, une succulente carbonnade flamande en guise d’épanche-panse, 3 ou 4 pintes d’Angelus et des potos. Sympa quoi ! Et puis, le contrôle de douane volante à la frontière. Jugement immédiat. On a réveillé un politique-juge pour cette comparution. Après une expédition record du dossier (6 minutes !) Daniel été condamné à 2 ans de retrait de permis, 3000 E d’amende et 3 mois de prison avec sursit. Le magistrat-politicard lui a assené d’acerbes remontrances. Politique-juge. Le combo fatal, la boite de Pandore, trop malsaine association. Daniel était aigri, déçu par la justice.
En contemplant la triste enseigne, il se décida à rentrer. C’était un petit bar, plafond bas, poutres en bois et briques rouges apparentes, épais parquet érodé par des générations de pochtrons. Un nuage de fumée opaque et piquant embaumait le troquet. Une quinzaine de clients vaquaient à leur occupations. Certains buvaient une bière, d'autre un ricard, et certains même un whisky : trois d’entre eux était à l’écart, dans un espace restreint. Ils avaient l’air stressés, anxieux. Une lourde voix rocailleuse résonna.
-« C’est pour quoi ? »
-« J’ai une convocation du tribunal et je viens me faire juger, j’ai fait ma liste aussi. »
-« Asseyez-vous là-bas, dit la forte voix, je vais m’occuper de vous. »
Déplaçant son regard le long du bras du patron, ses mirettes atterrirent finalement sur les trois marginaux du bar. Il s’assit à leur côté, commençant à arborer un même regard inquiet. Il contemplait le lieu. Un brouhaha assourdissant habitait le bar. Se détendre. Souffler.
Le patron, qui lui avait dit de rejoindre ses collègues prévenus, était un grand homme d’une bonne cinquantaine d’années, chauve, sûrement d’origine étrangère. Le genre de type qu’on écoute quand il parle. Il était derrière son bar, s’affairant à servir les bières réclamées. 2 Leffe, 1 Amstel, 1 Kriek, 2 Saint-Feuillin et une pléiade de Queues de Charrues. Il s’envoya une rasade gouleyante de St Feuillin.
- « Messieurs, dans le coin ! nous allons commencer la séance » Il disparu derrière un rideau et réapparu quasi instantanément, affublé d’une longue robe noire et d’une toque magistrale.
- « Messieurs, la séance est ouverte ». Il avait disposé sur le bar une plaque griffée or où était gravé « Son honneur le juge Vanecker »
- « Monsieur Zerif approchez de la barre (une chaise, habilement retournée). »
Daniel était ailleurs, il n’écoutait pas la scène, obsédé par l’issue de ce clash judiciaire.
- « Monsieur Zerif, vous auriez pu faire attention, on ne gare pas un 35 tonnes en centre ville! Vous avez entièrement défoncé 3 voitures de grande valeur. C’est vraiment criminel Mr Zerif, des chef-d’œuvres de l’industrie automobile ».
Daniel n’écoutait même plus.
- « Vous n’avez rien à ajouter Mr Zerif ? »
- « Patron te m’remets la même chose ? » Cette brutale perturbation d’une séance de justice émanait d’un petit vieux sans âge attablé seul dans le fond du bar. Béret cloué à sa tête, il contemplait avec une excitation non dissimulée ce spectacle cocasse. Lui aussi le vieux, il était passé devant le juge, mais lui c’était un vrai juge, professionnel avec des diplômes et tout. Pas une formation d’opérette de 4 mois, les pseudos juge de maintenant n’était que des intérimaires de la justice. Ils achetaient aux enchères le droit de condamner. Le patron, devant lequel Monsieur Zerif frissonnait d’angoisse, s’exécuta et ramena donc une bière à l’ancêtre, et fit au passage profiter de son accoutrement à l'audience, conquise.
- « Monsieur Zerif, je vous condamne à … »
Daniel luttait contre le stress, impossible de se concentrer sur la scène, il priait pour que ce soit son tour.
- « … et 60 000 € d’amende ! »
- « Ça vous apprendra monsieur Zerif, on ne transige pas impunément avec la loi. La loi est toujours la plus forte, monsieur Zerif. Et grâce à moi et mes confrères, humbles mais néanmoins digne représentant de notre belle justice, la loi s’a-ppli-que-ra ».
Le bar en avait le souffle coupé. On entendit des « bravos » approbateurs et des soupirs d’admirations. Quelle intensité dans la voix du magistrat ! Quelle autorité ! Il aimait bien ça le patron, se repaître de l’admiration de ses clients face à son inflexible autorité.
Mais il avait l’air un peu énervé aujourd’hui, notre patron magistrat. Peut être que le chiffre d’affaire de son affaire n’était pas à la hauteur de ses espérances pécuniaires.
- « Monsieur Ramirez, veuillez approcher s’il vous plaît ».
La lourde voix lui glaça le sang, c’était le signal, c’était son tour. » Daniel souffla lentement et prit une grande bouffée d’air enfumé. Il s’approcha du bar, derrière lequel notre patron trônait, rayonnant de sa superbe.
- « Bonjour, je vous ai rapporté ma liste » Il lui tendit le document.
- « Merci »
- « Vous avez déjà été condamné deux fois monsieur Ramirez ? Et vous avez 43 ans ? Mais monsieur Ramirez, qu’est-ce que vous avez dans le crâne ? Vous avez déjà 8 mois de prison avec sursis au total monsieur Ramirez! »
Daniel blêmit.
- « Je ne suis pas content monsieur Ramirez, vous vous moquez de l’autorité judiciaire que je représente ! »
Daniel hallucinait. Ce travesti en noir lui faisait une leçon de morale ! Comme à l’école ! Alors que ce médiocre juge avait acheté une licence qu’il lui permettait d’exercer et de sanctionner. Un divertissement de riche en somme. Pendant qu’il vociférait ses remontrances à Daniel, le patron préparait la tournée suivante. Me faire faire la morale sur la conduite en état d’ivresse par un marchand d’ivresse…
- « Monsieur Ramirez, c’est très grave, il y a récidive. Je peux vous assurer, monsieur Ramirez qu’aux yeux de la loi, c’est immoral. »
- « Vous avez quelque chose à ajouter monsieur Ramirez ? »
- « Monsieur Ramirez, je vous condamne, de part les pouvoirs qui me sont conférés, à 4 mois de prison ferme, 3500€ d’amende, et 3 ans d’interdiction de permis. La sentence s’exécute immédiatement. Jacky, s’il te plaît »
Jacky se leva et emmena Daniel, qui se sentait comme transpercé de milles épées, direction la prison. Le juge regarda le box de ses prévenus et constata, avec stupeur, qu’il en manquait une.
Une jeune femme, d’environ 25 ans, délicieusement jolie et que personne n’avait remarqué jusque là, s’avança vers le prétoire.
- « Monsieur votre honneur, je vous prie de m’excuser, mais je ne voulais pas me mettre avec les autres jugés, dans cette espèce de cage de cirque. Je m’en excuse, mais je suis déjà assez tétanisé par la peur comme ça. Ajoutez à ça le regard amusé et méprisant de vos clients envers vos prévenus aurait été trop dur pour moi » Ces mots sortaient d’une voix fluette et douce
- « Votre liste » dit sèchement le magistrat qui visiblement n’était pas sensible aux charmes naïfs de cette jeune femme.
- « -Abandon d’enfant ? » dit choqué, le juge. La salle en eut un haut le cœur. Comment une si ravissante jeune femme, avec son visage angélique, pouvait-elle avoir abandonné son enfant ?
- « C’était pour le protéger des coups de son alcoolique de père ! » s’écria t-elle, avant d’éclater en sanglot.
La salle en était béate. Suspendue à la réaction du juge. Le juge était désemparé, il ne savait pas quoi faire. Le temps s’était suspendu. Après un long silence oppressant, le juge, qui commençait à suer à grosses gouttes, demanda à la mère des explications.
- « J’avais peur vous comprenez, mon mari s’est déjà montré très violent avec moi. Et ces derniers temps, il a fait une rechute. Il s’emprisonne dans l’ivresse chaque jour un peu plus, il est de plus en plus agressif avec mon fils. Il est encore tout petit. J’ai vraiment eu incroyablement honte en faisant ce geste. Mais ça valait mieux pour mon fils ».
L’assemblée, qui pendant cette explication était pendue aux lèvres des la jeune femme détourna le regard vers le juge. Tous ces regards braqués sur lui. Sans se laisser démonter, il saisit le code pénal., prit 5 minutes pour trouver la référence, en marmonna quelques bribes et le rangeât finalement derrière son autel judiciaire.
- « Vous n'avez rien d'autre à ajouter? »
- « Je vous supplie de faire preuve de clémence, monsieur le juge, mon fils a besoin de moi »
Sa voix sanglotante et ses grands yeux emplis de larmes avaient ému le bar. Mais pas le juge.
- « Mademoiselle, je vous condamne, de part les pouvoirs qui me sont conférés, à 9 mois de prison avec sursis dont 15 jours ferme et 1500 € d'amende »
- Un cri perçant et incontrôlé retentit dans le troquet. NoOOooOONNNN!!!!!!! La jeune femme perdit ses nerfs. Elle ne pouvait pas le croire. Ses larmes redoublèrent d'intensité et ses cris spasmophiliques glacèrent le sang des quelques rares clients qui osait encore s'intéressait à la scène.
- « Monsieuuurrr le juge, Pooouuurrquoiii? Poouuurquoiiii??? sanglota t-elle.
- « On n'abandonne pas un enfant de 2 ans impunément. Jacky, s'il te plaît. » Jacky qui venait tout juste de revenir de sa précédente mission au pénitencier, comptait d'abord s'envoyer une mousse avant de repartir accomplir sa seconde besogne.
Alors dans un éclair et ne sachant pas trop pourquoi, la jeune femme s'esquiva discrètement de cet étrange palais de justice, se soustrayant par la même à l'autorité du préposé Jacky. Hors du bar, elle se mit a courir, courir, envahie par un flot de réflexions..
- « Qui est la victime dans cette histoire! C'est moi et mon fils quand même! Qu'est ce que c'est que cette justice! » Elle se rappelait que quand elle était enfant, les juges était des vrais professionnels. La justice était lente c'est vrai, mais finalement pas tellement que maintenant. Alors que c'était quand même l'objectif des politiques de l'époque. « Une justice juste, exécutée plus rapidement, et des juges formés plus rapidement », c'était en gros leur programme. Ils avaient d'abord introduit les juges non professionnels. Ça devait être en 2004 ou 2005. Elle était encore enfant. En fait c'était surtout un moyen de se débarrasser de prérogatives qui coûtent cher à l'État, et de réduire sa dette. D'après ce qu'elle en avait étudié, les magistrats avaient à l'époque une surcharge colossale d'affaires à traiter, des conditions de travail qui mettait parfois en jeu leur propre vie, et un manque de considération affligeant de la part des politiques (et même de leur ministre de tutelle). Un grand ministre de l'époque, que tout le monde avait oublié et qui était surnommé « le petit terminator », parce qu'il tirait sur tout le monde et représentait une politique très libérale à l'américaine, les avait discrédité publiquement. Petit à petit, à force de taillader dans les prérogatives de l'État, ils avaient privatisé l'Éducation, la Santé, la Justice. L'État, c'était désormais l'Armée et les Polices. Les entreprises s'occupent du reste. Tout avait été vendu aux enchères. Elle se sentait très fatiguée. Son coup de folie dans le bar ne servait à rien. On allait venir la chercher. Elle pensait à son fils. On s'occuperait sûrement bien de lui, là bas. Elle allait rentrer chez elle, et les attendre. Arrivée chez elle, vidée, elle se servit un grand verre de whisky et s'alluma un joint. Elle avait envie de se déconnecter.
Elle alluma alors sa TV : « y'a que le vérité qui compte » 43 ème année d'émission. L’histoire d’une fille qui fait venir son petit ami sur le plateau pour lui annoncer que son opération de grossissement mammaire a échoué. Le bucheron-chirurgien qui lui a fait les implants a oublié le scalpel dans la voluptueuse poitrine. Ouvrira t-il le rideau?

Estebann

  >>> http://lille43000.over-blog.com/ ............................................................................>>>Le blog des journalistes de l'extrême, école néo-gonzo... « [Le reportage gonzo] conjugue la vivacité de plume du reporter confirmé, l'acuité visuelle du photographe de guerre et les couilles du quarterback au moment du lancer. » Hunter S. Thompson
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