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LPDP :: Nouvelles littéraires :: La chute / chapitre 3 : Single malt scotch whisky (c&c) Aller en bas de page Cacher le panneau de droite

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Mr Barnabooth


Je suis mon régicide et ma propre victime
   
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  Publié: 4 mai 2012 à 12:50
Modifié:  23 mai 2012 à 05:26 par Mr Barnabooth
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La chute



À Boris Vian, il comprendra pourquoi.



Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable.

René Char





III

Single Malt Scotch Whisky




.....Décidément, mon suicide devenait complètement dingue. Je chutais, comme une fourmi sur le limbe d'une feuille morte, tombant d'une trajectoire plus droite que celle d’un tac en fer. Je chutais, la chemise déchirée et un poignard en poche. Je chutais, vers le balcon terrasse de l’amant de ma femme. Et je me demandais sérieusement si ce n’était pas tout simplement mon enfer qui avait déjà commencé.

.....Bien que je ne porte jamais de montre, j’entendais pourtant les secondes tapoter dans ma tête, comme un compte à rebours avant le début d’une bataille, et je distinguais nettement à présent le modèle des voitures qui me narguaient en bas, avec leurs roues au sol bien fixées sur leur tapis de goudron. Depuis mon escale en fanfare chez le vieux cinglé de l’étage canonique, j’étais convaincu que la vitesse de ma chute avait progressé. Oui, sans moyen de mesure, j’en étais tout de même certain. Je tombais un peu plus vite. Comme si un aimant de suicidé opérait depuis le douzième étage. Mon ascenseur escargot avait laissé sa place à la tortue.
.....J’avais beau tenir mon luxe empoisonné bien serré entre mes deux mains, mon verre tremblait suffisamment pour que s'en évade une seringue. À chaque étage, s’en déposaient trois gouttes, carte de visite d’un vieux chien ou traces d’un poucet alcoolique, autant d’injures que je pestai en lévitation. Si le whisky me tailladait la gorge, il catalysait surtout mon courage, en élevant les degrés de ma sueur, dont quelques gouttes perlaient par les brèches de ma chemise entrouverte. Mais rapidement, encouragés par ceux puissants du ciel, les degrés de plus en plus amers me labourèrent le crâne. L’alcool me montait au nez, tandis que je chutais, de plus en plus bas, de plus en plus vite, affolant l'équilibre de ma machine à méninges, dont les roulements avaient déjà commencé à fumer.
.....Car si tous les racontars du vieux fou, aux premières lueurs, ne me semblaient qu'un ramassis d’hallucinations, j’étais d’autant plus troublé par la véracité de mes douleurs physiques. Puisque toujours gêné des ecchymoses autour de mon cou, je souffrais aussi d’une épaisse griffure sous ma chemise. Blessures ouvertes, profondes, comme des métaphores me lacérant le corps, de ses révélations atrocement extravagantes qui avaient fait germer dans ma poche une lame de métal, poignard que je caressai à chaque étage entre mes doigts.
.....Samantha et la femme du douzième ? Tout cela n’avait véritablement pas de sens. Autant que Samantha et sa probabilité de rapports sexuels gérontophiles. Mais je ne déchiffrais déjà pas le déroulement métaphysique de mon suicide, que l’encombrement de ma tête rendait complètement flou, les embranchements de son chemin litigieux entre la vie et la mort. Et quelle appréhension du temps indicible à mon désir d’écriture, bouleversé par ces conditions de ne rien savoir dans l’impossible à comprendre ?

.....Je n’en continuais pas moins ma chute, ma décadence vers les étages inférieurs, que les canons de Chivas ne parvenaient toujours pas à faire ralentir. J’aurais aimé entendre le gazouillis des oiseaux, percevoir un peu de printemps dans mon hiver de doute. Mais les oiseaux chanteurs n’existent plus depuis longtemps dans nos mégalopoles, décimés par l’éternel tapis de pigeons gris dans les parcs et sur les places publiques, et les essaims d’étourneaux rivalisant de voltige, autour des vieux bâtiments de pierre et de bois. Aussi aucune musique ne contraria mon défilé de béton et de verre, où je chutais plus ou moins dans l’indifférence et le calme. Quelques fenêtres pourtant se présentaient de temps en temps devant moi, le poumon bien ouvert, mais plus rien de bête et de sordide ne semblait vraiment susciter mon intérêt - si ce n’était peut-être cette course de cochons sourds et muets, organisée par une bande de voilés aux environs du vingtième, où le dernier se faisait égorger dans la grande salle à manger, dans un bordel de religion où ne s’étouffaient pas les je t’aime.
.....Plus qu'une dizaine d'étages. Entre la vie et la mort, ou son vice et versa, j’avais très envie d’une cigarette. Seuls mon verre de Chivas et le métal de ma lame occupaient la nervosité de mes doigts. Des idées d’incendies, de contamination, de destruction d’immeuble par des amas de C4 pertinemment déposés sur tous les murs porteurs, me traversaient régulièrement l’esprit. Mais je balayais violemment ces projets d’une rasade. Je n’étais pas Jack Bauer. Et vu que je m’étais déjà suicidé une fois pour ne pas commettre un premier meurtre, je n’étais pas non plus Dexter Morgan.
.....Si j’avais en effet déjà désiré la mort de Samantha, je n’en avais jamais éprouvé le courage, et cela même après avoir découvert son infidélité que je suspectais depuis des mois. « J’ai juste envie de changement, mon Chéri, tu peux le comprendre cela ! » m’avait-elle simplement déclaré avant de quitter le foyer comme un mauvais courant d’air.
.....Elle avait donc décidé de m’abandonner pour goûter d’autres saveurs, comme un parfum de yaourt qu’on aurait trop souvent mangé. Je lui avais pourtant parlé de l’évolution marketing altérant les règles de notre consommation, que plusieurs goûts pouvaient se mélanger de nos jours dans un même pot. Elle avait rougi mais elle n’avait pas ri jaune. Puis elle avait claqué la porte.
.....Que dire de plus ! Avec le temps, tout même le pire finit un jour par se digérer, grâce à la phagocytose, en colorant au moins un macchabée au crayon noir sur le dessin sanglant de sa douleur.
.....Au cours des derniers mois, je m’étais déjà imaginé plusieurs fois, le visage rouge, le regard vide et la main tremblante, quelques secondes avant l’accomplissement de mon meurtre turpide et négligé, mes nerfs à vif tailladés par la lâcheté, avant même de subir le rasoir du remords. J’avais relu, depuis ma rupture et poussé par une nostalgie enfantine, plusieurs romans d’Agatha Christie afin de réfléchir au mieux à son assassinat le plus adéquat : poison dans la cuisine, revolver dans le petit salon ou par l’étranglement d’une corde fine sur le grand tapis de la bibliothèque.
.....Puis je m’étais acheté un revolver, Smith & Wesson, model M & P en 38 mm spécial, et j’étais allé tirer six balles dans la forêt. Avec la précision de mon bras ballotant et dans l’incapacité de retrouver la moindre douille. Lors de la dernière filature de ma femme, c’était une semaine avant ma chute, et aussi le socle en bois de son marchepied, Samantha avait rejoint un jeune homme, coiffure noire d’un gel brillant et veston coûteux sur mesure, devant la devanture d’un café au centre-ville. Et ils étaient allés diner main dans la main dans un célèbre restaurant gastronomique. J’étais resté posté deux heures dans la rue face à l’entrée. Le flingue dormait dans la boîte à gants. Pendant qu’ils dégustaient du homard en se léchant le bout des doigts, j’avais réveillé le calibre plusieurs fois dans la voiture. Pour toujours le ranger de mes mains moites quelques instants plus tard. J’étais humidifié par la sueur, la queue en berne et à deux névroses de la rupture cardiaque. Alors soumis par l'atroce indécision, j’avais démarré en trombe pour subitement rentrer chez moi. Sans les avoir regardé s’embrasser à la sortie du restaurant. Je m’étais enquillé plusieurs flacons de vodka ce soir-là, puis plus tard dans la nuit, j’avais rêvé d’un oiseau, d’un grand oiseau noir aux ailes dentelées, planté comme une gargouille sur le sommet stellaire d’un building.
.....Le lendemain, j’avais déjà opté pour la facilité.
....."Mais quel nombre de sexe éjaculant dans sa bouche te faut-il encore pour arranger ton suicide en le meurtre de ta femme ?" me demandait sans cesse mon poignard impatient.
.....Une lame froide n’a pas toujours tort. Au douzième étage ou ailleurs, je devais parler une dernière fois à Samantha. Il fallait que je le sache. Et je me demandais, en attrapant la balustrade brulante, de ma main qui ne branlait pas le couteau, lors de mon accostage sur sa rambarde, si le professeur de glenmorangie n’avait pas déjà cauchemardé lui aussi sur des images de flingue et de corbeau.

.....Mon premier contact avec le sol fut l’un des phénomènes les plus étranges de ma vie. À l’évidence, moins brutal qu’un atterrissage en parachute, et moins spectaculaire que le pied de Neil sur la lune, mais ce premier pas marquant pour moi un passage particulier entre la vie et la mort, je me posai difficilement sur le sol ferme, et, terrassé par une profonde angoisse, je m’écroulai sur le dallage en marbre, comme si tout mon corps s’était relâché subitement. Je restai ainsi pendant plusieurs longues secondes, étalé comme un cadavre après sa chute, sur le sol jaspé de noir et blanc, puis ressentant le besoin de vérifier mon état d’existence, je me rassurai en touchant comme un aveugle tous les types de surfaces dans la proximité de mes doigts : marbre, métal des rambardes, revêtement du mur sur lequel j’adossai douloureusement mon bras pour me relever. Jamais je n’avais eu autant besoin d’un verre mais comme par enchantement, celui de Chivas avait bel et bien disparu.
.....Le vieux fou avait raison mais il était resté modeste sur les proportions de la terrasse du douzième. Le balcon du professeur de glenmorangie n’était pas seulement immense, il faisait carrément le tour du building, ceinturant un appartement gigantesque. La première fenêtre sur laquelle j’échouai était fermée de l’intérieur mais je trouvai rapidement une ouverture quelques mètres plus loin, où je débouchai sur une pièce silencieuse de couleur mauve qui devait servir à première vue de petit salon.
.....Le hall de mon accueil, malgré la couleur de ces murs nauséeuse, était décoré avec un goût historique certain : commode et vieux fauteuils du style Louis je ne sais pas combien pesaient par endroit dans la pièce autour de deux canapés confortables de velours blanc que réunissait une somptueuse table basse en marbre. Des nuées d’objets d’antiquité encombraient les murs et les meubles au bois lisse et aux reliures d’or. Il y régnait partout un empereur de silence et j’en éprouvai rapidement une lourde angoisse, ce sentiment troublant qu’est la désagréable impression d’avoir tout le temps quelqu’un derrière soi. Mais chaque fois que je me retournais, je ne voyais jamais personne. L’appartement était pourtant d’humeur bien fraîche, ce qui avait l’effet d’un vrai baume pour ma tête en quinconce, cimetière climatisé à souhait, et je ressentis même un frisson quand je pénétrai le petit salon mauve, dépossédé de ma veste au sortir de ma chute à quarante degré. Quand je franchis au hasard l’une des deux issues dans le fond de la pièce, j’aboutis sur un long couloir blanc où se distinguaient un peu partout d’autres portes, toutes de figure identique mais de couleurs différentes.
.....L’appartement s’avérait littéralement océanique. Mais je ne possédai pas de sextant pour me diriger à bon port sur ses flots. Plusieurs dizaines de lieux vierges et variés s’offraient sans résistance à moi et je les pénétrai tous, comme un gentleman cambrioleur, avec ordre, prudence et volupté. C’était un véritable labyrinthe, parmi les chambres, les bureaux, les salons, les bibliothèques, que seul le silence savait relier entre eux. C’était un kaléidoscope immobilier géant, où se chamarraient les arts, mutaient les ambiances. Et j’avais l’impression d’y voguer comme un sous-marin tranquille au hasard de ses secrets, dans un cocktail de surprise et de discrétion, chaque fois qu’une nouvelle pièce se révélait, mais comme au fond d'une mer de coraux bigarrés, je n’avais jamais assez de mes yeux pour tout y découvrir.
.....Sur plus de trois mètres de hauteur, je restai par moment fasciné par la beauté de certains plafonds immaculés, qui semblaient avoir été brodés par quelques artisans italiens de la Renaissance, où comme dans les jardins de Le Notre, des fontaines de lustres jaillissaient de haut en bas ici ou là. Parfois, les murs étaient barricadés d’innombrables animaux empaillés et dépareillés, dont certains noms m’échappaient, et je crus, face au regard éteint d’un rapace dans la troisième pièce que je parcourais, reconnaître le grand oiseau noir qui avait déjà encré mes rêves. Une fourmilière d’objets de toutes les dimensions, qui n’étaient certainement pas disposés en fonction de leur utilité, et dont l’harmonie n’était pas toujours synonyme de beauté, garnissait du sol au plafond chacune des pièces que je foulais, comme l’estomac d’une oie gavée avant Noël. J’avais l’impression d’errer dans un espace multi temporel sponsorisé par le dernier patron d’Ikea qui serait devenu fou. Chaque pièce m’évoquait divers endroits surpeuplés de notre terre, de souk en palais et de palais en souk, quand certains lieux étaient tellement encombrés qu’ils me remémoraient le grenier du château de Moulinsart, dans le Secret de la Licorne. Parmi les multiples objets qui retinrent mon attention, je croisai entre autre, des pelures de zèbre et de lamantin, deux gigantesques candélabres entourant une cheminée morte qui ne semblait n’avoir jamais servie, des bouquets de bougainvilliers autour de plusieurs statues d’Héphaïstos, un vieux masque de jade ressemblant à la grosse tête d’un méchant Spiderman vert, et plusieurs malles de capitaines, qui avaient déjà traversé des océans d’histoire, m’attirèrent par leur parfum puissant du camphrier.
.....Lors de mes dédales, il me venait souvent à l’esprit, cette impression de visiter une exposition universelle en miniature, tant la plupart des pièces ressemblaient à des pavillons culturels de diverses nations à diverses époques. Je voyageai ainsi en marchant simplement quelques pas, du Brésil au Canada, du Moyen Âge à la Révolution, en passant par la banquise et les Indes, une fois de l’Egypte au Japon, où dans l’agréable pièce, la sobriété de la déco parfumée aux senteurs libres des cerisiers m’embauma d’une réelle sensation de bien-être que j’en oubliai un moment la lame en érection de mon poignard qui me chatouillait la cuisse dans le fond de ma poche. Hélas en continuant ma recherche une porte plus tard, je traversai aussi dans une odeur infecte de paille faisandée au tord-boyaux, un décor de saloon au mobilier à moitié démoli, où des cranes de bestiaux cornus paissaient sur du bois brut mélangé à du cuir bouilli. Plus loin, c’était un cabaret de jazz qui m’attendait derrière la porte où plusieurs table-guéridons vernies de nappe rouge étaient disposées autour d’un gigantesque gramophone. Une véritable scène était montée dans l’autre partie de l’immense pièce, sur laquelle trônaient deux magnifiques pianos d’orchestre, un Pleyel noir contre un Steingraeber blanc, tous deux montés de queue pleine comme lors de la scène des canards pianistes dans la folle histoire du lapin dingue. Je traversai aussi un espace religieux qui me surprit par le nombre de ses croix dissemblables, sorte de mini chapelle aux murs de rouge à lèvres et aux rainures de suie. Tous les cierges étaient munis de clarines sur la place des oreilles, et un faible vent parsemé de lilas les faisait joliment tinter dans une ambiance feutrée de rouge et de noir.
.....Je croisai ainsi sur mon chemin tous les goûts inventés par notre monde : du plus vif au plus glauque, du plus luxueux au plus hideux, du plus primitif au plus artificiel. Et plus rien de m’étonnait quand je pénétrai la bouche sombre d’une spacieuse cuisine que la peau des carreaux noirs habillait comme un fossoyeur luisant. Aucun pore ne trahissait ses murs. Pas de fenêtre, ni même de vasistas. Mais des lumières basses réparties, comme semées d’une poignée de main, tamisaient la vaste pièce en étincelant l’argenterie, énorme et variée, qui pendait sur des crochets en fer. Il devait rôtir dans le grand four qu’on distinguait à peine dans le fond plus feutrée de la cuisine, quelque gibier ou quelque volaille, car on y respirait, du sol opaque au plafond sombre, une odeur musquée de viande chaude, qui me rappelait bizarrement d’un bout de mes narines, des plats dominicaux d’enfance. Je pris le temps d’ouvrir le frigo géant qui semblait aussi lourd que de la fonte et couvert d’un placo de nuit qui m’évoquait les premiers disques 78t en bakélite. Et je remarquai, sans aucune surprise désormais, que le réfrigérateur était aussi vide que l’appartement de son propriétaire.
.....Une autre porte, que je n’avais pourtant pas vue en explorant prudemment l’ensemble de la pièce, me nargua soudain dans l’entrebâillement éclairé de la porte du frigo. Plus menaçante que les autres, avec son nez en gong énorme en fer forgé, mais je l’empruntais quand même, pressé de retrouver Samantha, et je débouchais sur un nouveau couloir, identique à celui qu’irriguait le petit salon mauve. L’appartement du douzième étage me donnait ainsi l’impression d’un véritable corps, comme si j’évoluai à l’intérieur d’un Moby Dick immobilier. Les cellules pièces s’aggloméraient pour former des organes que des longs couloirs reliaient, afin de faire fonctionner l’état de l’ensemble. J’empruntai peut être alors l’artère qui me transfuserait jusqu’au cœur.

.....Ma perquisition dura d'interminables longues minutes, sans que je puisse vraiment préciser le temps de visite de quoi que ce soit. Mais quand même, j’avais l’impression de courir à la fin. Puis, tout à coup, dans le fond du couloir, je distinguai enfin le passage différent des autres. Sur une porte était écrit : "Samuel Bushmills, Professeur de glenmorangie", encre noire sur fond blanc, style calligraphique. La porte de son cabinet. Je frappai sans hésiter trois coups sur le bois. Après tout, il ne me connaissait pas, au pire je pouvais encore lui prétexter un rendez-vous. De toute façon, personne ne me répondit de l’autre côté de la porte. Je décidai alors d’entrer. Sur un pas de chat et les lèvres en funambule. La porte s’ouvrit en grinçant un peu malgré mon excès de prudence. Premier regard de détection humaine. Personne. Puis mes yeux s’élargirent sur l’ensemble de la pièce, sans que je puisse étouffer un jet d’exclamation, devant le décor toujours plus surprenant qui se dévoilait devant moi.
.....D’une certaine façon, et c’était la première image qui me parcourut l’esprit, le cabinet de l’amant de ma femme ressemblait à la base d’une organisation secrète, comme celles du SPECTRE dont le décor clôturait généralement les excellents films du héros de Fleming. La pièce était immense, et de nombreux appareils, apparemment pour la plupart d’origine informatique, la jonchaient de toutes parts dans un méli-mélo de boutons divers. Si ce lieu semblait en effet capable de nettoyer le corps d’un homme - j’apercevais en effet dans un coin un brancard entouré d’un dispositif qui s’apparentait à une origine médicale - je n’aurais pas été étonné qu’il puisse aussi contrôler le monde. D’ailleurs, aurais-je vraiment été plus surpris de voir apparaître à tout moment, par un ascenseur secret dérobé du sol ou du plafond, Ernst Stavro Blofeld lui-même, avec son gros chat aux poils de neige bien au chaud dans ses bras, puisque je commençai à me méfier de la présence possible de piranhas.
.....Le cabinet du professeur était aussi la pièce la plus futuriste de tout l’appartement. Elle paraissait du reste beaucoup plus lumineuse qu’au cinéma. Et la blancheur, comme dans une pub pour un dentifrice, marquait largement sa dominance que nuançait le gris léger des métaux composites. Au centre, face à la fenêtre, un large bureau transparent qui semblait moulé dans le cristal, dominait tout la pièce, une stalagmite à l’envers planté sur chacun de ses angles. Un trône de glace complétait le tout en siégeant devant lui. Le professeur ne devait pas être un grand fana de la paperasse, car aucune feuille, aucun livre, ni aucun dossier, n’encombrait son bureau qui ressemblait du coup plus à l’œuvre translucide d’un jeune plasticien esquimau. Tout autour étaient disposées les machines, ordinateurs, robots, écrans et autres, qui ne me lâchaient aucun son, bien que toutes leurs diodes fussent pourtant allumées. Si je regrettai de n’avoir pas révisé le champ lexical du Dr House avant de me suicider - serais-je véritablement capable de reconnaître un scanner d’un accélérateur de particules - bon nombres de matières qui composaient le mobilier et les appareils de la pièce, me paraissaient, au vu de leurs propriétés, aussi inconnues. À commencer par tous ces meubles intensément blancs à proximité des machines, ceux qui reflétaient bizarrement de la lumière, et qui m’évoquèrent cette seconde image sur l’écran de mon cerveau : le décor luisant comme de la glace et éclatant des murs de kriptonite autour de Marlon Brando dans le premier film de Superman. D’ailleurs, si l’ambiance extraordinairement décalée des habitations de la planète Kripton me paraissait dans l’instant une référence plus fidèle à mes yeux que la base arrière du SPECTRE, et bien le professeur de glenmorangie, Samuel Bushmills, possédait un cabinet qui se rapprochait de la fusion parfaite des deux.
.....Sans trop me demander pourquoi, parce que je n’avais pas pris ce risque dans les innombrables autres pièces que j’avais déjà visitées, je pris cette fois le temps d’étudier plus attentivement le cabinet du professeur Bushmills. Les murs immaculés, dont certains tableaux perturbaient parfois la pureté, reflétaient aussi de la lumière. Moins intensément que les meubles certes, mais des faisceaux phosphorescents, comme un tégument immense de ver luisant, clignotaient légèrement sur la surface qui semblait recouverte de la même matière réfléchissante. C’était en tout cas la texture la plus lisse que je n’avais jamais touché de ma vie, mélangeant étrangement source froide et source chaude, mille fois plus lisse qu’un pubis entièrement glabre, et je compris curieusement que cette substance n’avait pas encore été inventée par l’homme.
.....Parmi les peintures qui paraient ces murs lumineux, si je m’attendais à découvrir des toiles originales de Degas, quelques œuvres impressionnistes de Monnet ou de Pissaro, pour lesquelles, je vouais de mon vivant une admiration sans faille, je fus déçu de ne trouver que de simples œuvres contemporaines en noir et blanc dont beaucoup de monochromes blanchâtres que je détestais particulièrement. Je scrutai néanmoins tous les tableaux un à un, et plusieurs fois, dans les taches d’encres qui semblaient se mouvoir dans un lit de neige, il me venait l’impression de comprendre, à travers un degré d’angle précis de mon regard, tous les stigmates de la figure horrifié de Munch, la vérité de n’être qu’une simple variable dans l’équation spatiale d’une profonde angoisse à plusieurs millions d'inconnues.
.....Une toile se distinguait toutefois des autres. De taille plus chétive, elle était aussi la seule à arborer de la coloration, ses pigments étaient si discrets qu’on aurait pu la confondre avec une inoffensive aquarelle. Mais ses pastels de prédominance violacée, comme un chat qui camouflerait sous son pelage un fauve sanguinaire, masquait la terrible agressivité que le pinceau cubiste avait noyée sous un fouillis de carrés et de lignes. C’était un foie. Un foie strié par des traces furieuses de charbon pourpre, comme on pouvait en contempler maintenant les radios sur les paquets de cigarettes. Un foie condamné à mort, qu’une géométrie déconstruite et névrosée dessinait sous son déguisement de nuance douce. Et quand je l’eus compris, un relent de sauce interne, geyser de bile qui faillit me faire vomir en plein sur l’œuvre de l’artiste éthylique, me plia en deux, si bien que je ne pus faire autrement que poser les doigts gras de ma main sur la toile pour pouvoir le contenir.
.....Un verre d’eau. Vite, il me fallait un verre d’eau, voire aussi un chewing-gum à la menthe extra forte mais là, je devenais certainement trop exigeant. Mes jambes me dirigèrent vers ce que mon cerveau prit au premier abord pour un lavabo. Mais au lieu d’une cuvette et d’un robinet, c’était en fait un autel qui me recueillit. Un petit autel blanc, fabriqué de la même matière que les murs, sur lequel était disposée une photo protégée par plusieurs éclats de bougies. Puis mon haut-le-corps se changea soudain en dégoût et un crachat de glaire épaisse partit embrasser le visage radieux de Samantha au bord de mer.
.....C’en était trop. Le refrain de la photo était décidément un thème assassin. Samantha me regardait, ou plutôt Samantha me narguait, de sa belle gueule que ma bave dégoulinante délavait, quand un léger ruisseau de gros sel perla sur le rebord de mes yeux, nettoyant les bris du doute qui n’avait plus de place dans mon cœur désormais. Aussi improbable que mes dix dernières années ne pouvaient encore l’admettre, Samantha ne m’avait pas seulement quitté pour un seul homme, elle était belle et bien la salope du douzième. Dieu sait combien de mâles fragiles, en les baisant dans mon dos, elle avait dû détruire sur son passage ! Et tandis que je demeurais à genoux devant le petit autel blanc, croupi sous l'épine de la vérité dévastatrice, la lame de mon poignard comprimant ma hanche me chuchotait des mots horribles, imprimant contre ma paume sa réponse aux sombres émois de ma douleur :

_ Puis-je vous aider Monsieur ?
.....Je me levai d’un geste, et me passant la manche sur mes yeux humides, je me retournai brusquement comme si la foudre m’avait frappé le cul :
_ Pardon (inutile de préciser qu’en comptable professionnel, la politesse s’était définitivement incrustée en moi) Excusez-moi je vous prie, je pensais demeurer seul et je ne vous avais point vu.
.....Sur ces quelques mots, je repris rapidement mes esprits. Un africain corpulent coiffé d’un bol crépu et habillé comme un majordome du dix-neuvième siècle, trônait droit comme un I, face à la porte par laquelle je venais de pénétrer. Le contraste entre l’homme et le lieu était littéralement renversant. Il tenait un plateau brillant aussi prestigieux qu’un bouclier de roi, sur lequel étaient déposées plusieurs flûtes en cristal, un chiffon de flanelle rouge me provoquait, plié comme une serviette d’un hôtel et accoudé sur l'autre avant-bras de sa redingote :
_ Je suis surpris, Monsieur, de ne pas vous avoir entendu rentrer. Avez-vous sonnez Monsieur ?
_ Non, je suis désolé, mais je n’ai pas vu le bouton de sonnette en passant par la fenêtre.
_ C’est normal, Monsieur, puisqu’il est à côté de la porte; Aviez-vous rendez-vous Monsieur ?
.....Je retrouvais peu à peu le dialecte et la pantomime de tout brave homme proactif né bourgeois dans le poulailler français, je rebondis :
_ Pour tout vous dire, non pas vraiment, mais c’est un ami de Monsieur qui m’envoie le consulter pour une urgence. J’ai le foie léger comme une plume, vous savez. Et j’aurais souhaité rencontrer Monsieur pour en discuter parce que je suis très inquiet. Naturellement, si Monsieur votre maître est disponible.
_ C’est que vous tombez mal, Monsieur. Monsieur le Professeur est toujours dans le building. Mais il s’est absenté il y a une heure pour aller sur son sommet. Il est invité à la célébration de la White and Horse, Monsieur.
.....Et la boucle de ma chute ne cessait de se retourner, inlassablement comme toujours :
_ C’est bien dommage, sachez que je le regrette … dans ce cas, intuile de déranger Monsieur, je reviendrai une prochaine fois. Mais, hésitai-je un instant, pourrais-je au moins avoir le privilège de partager quelques mots avec Madame ?
_ Madame ?
_ Madame la compagne de votre maître, voulais je vous dire.
_ Ah oui, Mademoiselle ? Vous avez de la chance. Elle est rentrée depuis quelques minutes. Je crois même qu’elle vous attend dans le petit salon mauve, Monsieur, en suivant toutes les portes sur votre droite.
.....Quand je vous parlais de mon horrible boucle et de son mouvement de rotation perpétuel ! Je le remerciai et il me pria d’un doigt sur le front, avant de disparaître comme par magie dans les dédales du labyrinthe.






(à suivre)




© Mr B.
Avril 2012




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